L’Atelier du xixe siècle, vendredi 9 octobre: Les intérieurs de l’homme de lettres en vitrine : la vie littéraire sous l’angle du mobilier et de l’immobilier

L’Atelier du xixe siècle

Les intérieurs de l’homme de lettres en vitrine : la vie littéraire sous l’angle du mobilier et de l’immobilier

Présentation

 

            Dans son dernier ouvrage sur la célébrité moderne, Antoine Lilti fait remarquer que « la curiosité qu[e la célébrité] suscite porte avec une vivacité particulière sur la vie privée des personnes célèbres, devenue l’objet de l’attention collective ». De cela témoigne la passion des lecteurs pour le quotidien de Voltaire à Ferney et de Rousseau à Montmorency, que les deux écrivains contribuent, chacun à sa façon, à alimenter. Ainsi, dès le dernier tiers du XVIIIe siècle, puis tout au long du siècle suivant, l’intérêt que manifestent les contemporains à l’égard des gens de lettres dépasse de loin le seul auteur pour viser en eux l’homme. On les visite, on leur écrit, on cherche à avoir des autographes, on veut connaître leur apparence physique, on guette le moindre écho de leur vie de tous les jours, on surveille les anecdotes qui les concernent, on s’intéresse jusqu’aux « minuties » (abbé Trublet). On cherche à entrer dans leur intimité, à les connaître de l’intérieur, mais aussi, au sens propre, dans leur intérieur. Parmi les centres d’intérêt divers que mobilise la curiosité biographique, l’« Atelier du XIXe siècle » s’attachera à l’attention portée aux meubles et immeubles de la classe littéraire, croissante tout au long du siècle.

            On assiste de ce fait, à titre de déclinaison populaire du « sacre de l’écrivain », à une sorte d’exposition médiatique des intérieurs d’écrivains tout au long du XIXe siècle, dont l’atelier cherchera à établir les procédures et à suivre les phases successives.



 

Vendredi 9 octobre 2015

 

 

 

Manuel Charpy (CNRS / Université Lille III) : « Du texte au commerce. Intérieurs d’hommes de l’art et intérieurs bourgeois au xixe siècle »

 

José-Luis Diaz (Université Paris-Diderot) : « Quelques gens de lettres dans leur intérieur (1835-1866) »

 

Marie-Clémence Régnier (Paris-Sorbonne), « Chez Flaubert, Zola et Goncourt. Guy de Maupassant : cheval de Troie ou miroir critique de la vogue des reportages à domicile ? (1876-1890) »

 

Margot Favard (Université Paris-Diderot) : « Au “salon vide” du “Prince des Poètes” : chez M. Stéphane Mallarmé »

 

Discussion

*

La rencontre se terminera par un pot amical à la Brasserie Le Sully (6, bvd Henri IV, sur la place de l’Arsenal).

 

Veuillez noter s’il vous plaît qu’un document d’identité vous sera demandé à l’accueil de la Bibliothèque.

 

 

Bibliographie indicative

 

Barbara Bohac, Jouir partout ainsi qu’il sied, Mallarmé et L’Esthétique du quotidien, Paris, Classiques Garnier, 2012.

Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon : essai sur le culte des grands hommes, Paris, Fayard, 1998.

Manuel Charpy, « L’ordre des choses. Sur quelques traits de la culture matérielle bourgeoise parisienne, 1830-1914 », Revue d’histoire du XIXe siècle, 34 | 2007, 105-128.

Manuel Charpy, Le Théâtre des objets. Espaces privés, culture matérielle et identité bourgeoise,Paris, 1830-1914, thèse ENS Lyon, 2010.

José-Luis Diaz, L’Écrivain imaginaire. Scénographies auctoriales à l’époque romantique, Paris, Honoré Champion, coll. Romantisme modernité, 2007.

José-Luis Diaz, L’Homme et l’œuvre. Contribution à une histoire de la critique, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Les littéraires », 2011.

Pascal Durand, « De Nadar à Dornac. Hexis corporelle et figuration photographique de l’écrivain », Le portrait photographique de l’écrivain, COnTEXTES, 14 | 2014 [En ligne].

Elizabeth Emery, Photojournalism and the Origins of the French Writer House Museum (1881-1914): Privacy, Publicity, and Personality, Farnham et Burlington, Ashgate Press, 2012.

Elizabeth Emery, En toute intimité : quand la presse people de la Belle époque s’invitait chez les célébrités, Paris, Parigramme, 2015.

Antoine Lilti, Figures publiques. L’invention de la célébrité 1750-1850, Paris, Fayard, 2014.

Dominique Pety, Poétique de la collection au XIXe siècle. Du document de l’historien au bibelot de l’esthète, Nanterre, Presses universitaires de Paris-Ouest, coll. « Orbis litterarum », 2010.

Marie-Clémence Régnier, « Le spectacle de l’homme de lettres au quotidien: de l’intérieur bourgeois à l’intérieur artiste (1840- 1903) », Romantisme 2015/2 (n° 168), p. 71 – 80.

Joris-Karl Huysmans, Interviews, textes réunis, présentés et annotés par Jean-Marie Seillan, Paris, Honoré Champion, coll. « Textes de littérature moderne et contemporaine », 2002.

 

 

 

Résumé des interventions

 

      Manuel Charpy (CNRS / Université Lille 3) : « Du texte au commerce. Intérieurs d’hommes de l’art et intérieurs bourgeois au xixe siècle »

 

Au cours du XIXe siècle, la bourgeoisie, cherchant à faire corps autour de ses consommations dont elle attend qu’elles fixent et fassent perdurer une culture et des pratiques, se passionnent pour des intérieurs qui semblent originaux, mais d’une originalité collectivement partagée. Les intérieurs d’artistes au sens large, des écrivains aux peintres, font figure de modèles. D’abord parce qu’ils sont publiés dans la presse généraliste puis celle spécialisée de décoration et dans des porte-folios photographiques. Ensuite, parce que les objets sont à la fois acclimatés et sont convertis en éléments romanesques et pittoresques par les artistes eux-mêmes. Enfin, ces espaces s’ouvrant à un public choisi, ils deviennent des espaces scrutés, souvent lorgnettes en main. On comprend dès lors que ces espaces deviennent des espaces de commerce – notamment via les ventes aux enchères, véritable machine commerciale de mise en récit – et que dans le même temps, les intérieurs bourgeois deviennent des espaces où s’entremêlent récits et objets, littérature et autobiographies, désir d’originalité « artiste » et conformisme.

 

 

 

José-Luis Diaz (Université Paris-Diderot) : « Quelques gens de lettres dans leur intérieur (1835-1866) »

 

Entre l’article du Mercure de France intitulé « Quelques gens de lettres dans leur intérieur » (1835) et la série intitulée « Quelques intérieurs d’homme de lettres et d’artistes », que publie laPetite revue en 1865-1866, quelles sont les constantes, mais aussi les variantes du traitement du domicile de l’écrivain dans la presse ? Dans cette fourchette chronologique, on s’attachera à analyser la place grandissante qu’on lui accorde, parmi d’autres éléments biographiques. On suivra les diverses stratégies de légitimation de ces mises en montre publique des aspects mobiliers et immobiliers de la vie privée des gens de lettres. On s’attachera à définir la nature textuelle de ce sous-genre médiatique : « l’intérieur d’écrivain », et en essaiera d’en dégager divers modèles. On suivra l’évolution qui mène de l’admiration romantique sans bornes à l’égard de la demeure d’un « grand homme » sacralisé (Byron, Chateaubriand, Lamartine, Hugo), à la mise en série voyeuriste ou satirique des intérieurs citadins des professionnels de la plume.

 

 

 

 

 

 

 

 

Marie-Clémence Régnier (Université Paris-Sorbonne), « Chez Flaubert, Zola et Goncourt. Guy de Maupassant : cheval de Troie ou miroir critique de la vogue des reportages à domicile ? (1876-1890) »

 

Pris entre deux figures tutélaires, Flaubert, le parangon de l’« impersonnalité » de l’écrivain, et Zola, l’« homme le plus interviewé de France », Guy de Maupassant prendra position tout au long de sa carrière de journaliste sur la vogue des reportages in situ qui s’impose au tournant de la décennie 1870 en France. Mais, s’il prend la plume pour décrire les intérieurs de ses confrères, le journaliste-écrivain se livre dans ses chroniques à une réflexion pour le moins complexe, tant sur les conditions d’exposition des intérieurs et de la vie privée des écrivains, que sur la décoration des lieux, double aspect qui pourrait s’avérer intimement lié chez lui. À la recherche d’une alternative à cette mode qu’il méprise, Maupassant introduit des remarques biaisées dans ses descriptions d’intérieurs, comme pour mieux déjouer les codes du genre qu’il oppose à une réflexion littéraire.

 

Margot Favard (Université Paris-Diderot) : « Au “salon vide” du “Prince des Poètes” : chez M. Stéphane Mallarmé »

 

Après son apparition dans la bibliothèque de Des Esseintes, la reconnaissance publique de Mallarmé s’accroit à nouveau avec la publication de l’Enquête littéraire de Jules Huret en 1891 et son élection, organisée par la revue La Plume, au rang de Prince des Poètes en 1896. Ces années sont celles d’une curiosité accrue pour le poète qui conduit de nouveaux et toujours plus nombreux visiteurs à se rendre dans son salon de la rue de Rome et à publier dans la presse le récit de leurs entrées dans ce lieu tout à la fois social et intime. Mais le récit des journalistes diffère bien de celui des fidèles mardistes qui lèvent le voile dans les journaux sur le secret du cénacle : les premiers passent étonnamment sous silence une description du salon que les seconds reprennent presque mot pour mot comme credo. La « visite au grand écrivain » déroute dans les deux cas lorsqu’on découvre un intérieur petit-bourgeois, meublé sans magnificence ni excès. Comment concilier la simplicité du salon avec l’aura mystérieuse de celui que la presse présente, non sans raisons, comme le chantre de l’obscurité poétique ? Comment s’accommoder d’un Prince des poètes symbolistes qui reçoit dans son humble salle à manger ? Quel rôle joue cet ameublement dans la mise en scène du rituel poétique orchestré par Mallarmé ? Tous paraissent traquer dans l’aménagement de la pièce les indices prouvant la représentation médiatique du poète qu’ils entendent construire. Les récits de l’intérieur mallarméen interrogent l’autorité du poète soit qu’ils la remettent en cause en y décelant les preuves de sa possible fumisterie, soit qu’ils construisent sa gloire sur ces mêmes meubles devenus signes d’une vietoute littéraire. La valeur indiciaire du mobilier mallarméen connaît une réversibilité étonnante qui laisse entrevoir la complexité de la crise poétique du Maître de maison.

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